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trois images de films de paul clipson.

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~ live soundtrack ~
bram devens / ignatz
(bel) – paul labrecque / head of wantastiquet (usa-bel)
jouent sur les films de paul clipson (usa)
ce samedi 25.09 – 20h
bozar (studio) – 23 rue ravenstein – 1000 bruxelles

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une belle occasion de découvrir les films super 8 du cinéaste expérimental américain paul clipson tout en retrouvant, à trois semaines de la sortie de leurs nouveaux albums respectifs, les deux complices bram devens et paul labrecque, alias ignatz et head of wantastiquet…

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« (…) estomper les contours pour affûter la force de suggestion // blues blanc, blues noir ? pochette grise sur fond gris (pour l’album II), présence fantomatique, timidité: bram devens / ignatz entretient une zone de flou – graphique mais surtout textuelle (paroles marmonnées, presque jamais intelligibles autrement que par bribes) – qui fait écho, une fois encore, au monde de george herriman dont les exégètes et les historiens de la bd n’arrivent décidément pas à déterminer s’il était blanc ou coloredmulatto (mulâtre) ou créole? -; n’arrivant d’ailleurs guère mieux à s’accorder sur le sexe du personnage krazy kat. chatte ou matou, les spécialistes argumentent et contre-argumentent… en tout cas, une chose est sûre: pendant trente ans, de sa naissance en 1910-1913 à la mort de son créateur en 1944, le petit félin stylisé a passé sa vie de papier à, quasi journellement dans les quotidiens du magnat de la presse william randolph hearst, se voir jeter une brique à la tête par la souris ignatz! une répétition et une fausse monotonie sublimées par l’inventivité et l’imagination qui – une dernière fois – à trois générations de distance renvoient d’ignatz la souris de coconino county à ignatz le musicien de schaerbeek. chez ce dernier aussi, même si elles sont sans doute d’un autre ordre (plus spontanées et organiques, moins conceptuelles, préméditées et combinatoires), les répétitions, les ressemblances et une uniformité feinte font partie intégrante du projet créatif. la manière précise dont la juxtaposition de ces motifs récurrents met en place, pour l’auditeur qui s’y abandonne, un envoûtement et une fascination plutôt que l’ennui et la redondance demeure la partie non résolue de l’équation de ce mystère musical. pour notre plus intense bonheur ébahi »
> début de ma chronique de l’album III (2008) de ignatz sur le site de la médiathèque

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head of wantastiquet alias paul labrecque (à ne pas confondre avec le hair stylist new-yorkais du même nom) de sunburned hand of the man, auteur en 2007 du cd-r mortagne, un splendide album enregistré dans les écuries de la ferme du biéreau à louvain-la-neuve et resorti en 2008 en lp par thurston moore et byron coley sur leur label ecstatic yod.

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lien 1 [site paul clipson]
lien 2 [site ignatz]
lien 2bis [krazy kat bugologist par g. herriman / f. moser, 1916]
lien 3 [espace head of wantastiquet]
lien 4 [paul clipson + yo la tengo + ralph carney – big sur, 2010]
lien 5 [« the water » d’ignatz filmé par sami sänpäkkilä]
lien 6 [24 minutes de concert de head of wantastiquet – florence, massachussets, 2009]

ci-dessus, générique de début de on the bowery the lionel rogosin — ci-dessous, la scène sous le riegelman boardwalk dans little fugitive de morris engel, ruth orkin et ray ashley.

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« distants d’une bonne dizaine de miles (ce qui à l’échelle d’une mégalopole comme new york n’est pas énorme), coney island et le bowery sont – en tout cas depuis la fin des années 1870 et le début du processus de paupérisation de cette très ancienne rue, suite à la cicatrice urbaine qu’y laisse l’implantation du métro aérien – fort éloignés sur les échelles sociale et symbolique de la ville.

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à la douce évasion de la classe moyenne dans les divertissements de coney island répond une évasion autrement plus radicale et physiquement éreintante dans l’alcool bon marché pour les laissés pour compte et les clochards du bowery. ouvrant et fermant on the bowery (1957) justement par l’ombre portée du viaduc du métro aérien (un jeu d’ombres moins ludique et féérique que celui que le petit fugitif expérimente sous le riegelman boardwalk de coney island), l’ex-ingénieur chimiste lionel rogosin suit, pendant quelques jours et quelques nuits, l’errance urbaine – entre trottoir, « rades » miteux, back alleys et dortoirs de l’armée du salut – d’un ex-ouvrier du chemin de fer cherchant, tant bien que mal, à rebondir dans la vie plutôt que de sombrer corps et âme. (…) »

> fin de mon article sur les deux films : dans la sélec papier n°12
ou sur le site de la médiathèque

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lien 1 [bande annonce de on the bowery]
lien 2 [bande annonce de little fugitive]

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lien 3 [original de la chanson "under the boardwalk" par les drifters]
lien 4 [chez laszlo moholy-nagy cela s'appellerait peut-être lichtspiel schwraz weiss grau]

ralph white au banjo et au lamellophone – photo du haut : church of friendly ghost (licence creative commons)

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« i compose music, improvise music, and steal music.
but i really think that the more the lines between these categories
are blurred, the more interesting it becomes. so i guess i’m a blurrer.
»
(ralph white interviewé par justin ahren, février 2009)

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c’était il y a un an et demi, le 22 mars 2009, sans doute un peu avant 22 h…

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paul labrecque (head of wantastiquet / sunburned hand of the man), invité dans notre émission MU sur radio campus avait sorti un album vinyle de son étrange pochette au dessin d’écureuil sataniste et l’avait posé sur une des platines de la régie… quelques minutes plus tard, nous étions conquis et bouleversés par la découverte qu’il venait de nous proposer. il s’agissait de la réédition en lp – sur le label spirit of orr de joshua burkett – du cd-r « navasota river / devil squirrel » enregistré en 2005 par le musicien texan ralph white.

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d’environ 1990 à 1996, ralph white a été membre des bad livers, groupe associant approche punk et racines old time / bluegrass / cajun qui avait notamment tourné en première partie de leurs voisins butthole surfers avec un répertoire acoustique de reprises de mississippi john hurt, merle haggard ou roky erickson et aussi sorti quelques albums pour quarterstick / touch and go (dont certaines pochettes étaient plus qu’inspirées par le splendide graphisme de celles du mythique label folkways). s’il joue encore aujourd’hui dans d’autres combos (comme violoniste du groupe cajun gulf coast playboys, en duo avec amy annelle dans le projet precious blood ou avec jandek quand ce dernier met les pieds au texas), c’est cependant surtout en solo que cet homme – dont le plus ancien souvenir musical remonte à un concert du bluesman lightnin’ hopkins vu à l’âge de huit ans – donne le meilleur de lui-même, dans des morceaux à la fois fragiles et décidés, habités, presque hantés, où il accompagne sa voix de funambule de notes de banjo, de kalimba (lamellophone) ou de violon.

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ralph white étant en europe avec joshua burkett à l’occasion du festival of endless gratitude de copenhague (aussi head of wantastiquet, sunburned, ducktails, mick flower, mv & ee, etc.), denis tyfus a réussi à les attirer du danemark à anvers et christophe piette de anvers à ixelles :

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ralph white (usa) – joshua burkett (usa)
ce dimanche 12.09 – 20h
günther – oudaan 15 / ruimte 33 – antwerpen

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ralph white (usa)
(joshua burkett, pas sûr)
ce lundi 13.09 – 20h
café le viaduc – rue du viaduc / près de la place fernand cocq – ixelles
- prix libre -

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lien 1 [site ralph white]
lien 2 [interview de 2010]
lien 3 [morning sickness en concert en 2006]
lien 4 [reprise de patsy cline au lamellophone]
lien 5 [« son » espace]


photos du livret du disque : luc ferrari et brunhild meyer / session d’enregistrement en terrasse à tuchan (corbières) en 1976.
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enregistré en 1976, puis monté et radiodiffusé vers 1977-1978, édité en cd du côté du québec fin 2009, découvert au printemps, un de mes seuls chocs discographiques de 2010 à ce jour :

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luc ferrari
& brunhild meyer : chantal, ou le portrait d’une villageoise
(1976-1978 – cd : ohm éditions, 2009)

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« – luc ferrari : depuis trois jours qu’on cause, tu dois avoir des critiques à formuler…
- chantal : tu me demandes des mots, c’est tout, non ? alors qu’en me voyant vivre, je suis sûre que tu pourrais… que pour toi ça serait plus intéressant…
- luc ferrari : mais les mots, ça représente la vie, non ?
- chantal : c’est pas tellement les mots qui comptent dans la vie.
- luc ferrari : c’est quoi ?
- chantal : c’est la manière de vivre. enfin…
- luc ferrari : tu veux dire ‘c’est les actes’ ?
- chantal : c’est les actes, oui.
- luc ferrari : et les mots, c’est pas des actes ?
- chantal : oh, non. surtout pas ! les mots, c’est facile, c’est tout
»

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lorsqu’au deuxième tiers des années septante luc ferrari et sa compagne et complice brunhild meyer entreprennent d’enregistrer chantal busquet – jeune habitante jusque là anonyme du village de tuchan dans les corbières, âgée de vingt-deux ans et mariée « un peu à l’aveuglette » avec l’artisan maçon qui « du jour au lendemain » l’avait mise enceinte – puis qu’ils mixent les bandes magnétiques de ces conversations pour dresser son portrait sonore, comme quelques fameux cinéastes documentaires (par exemple jean-daniel pollet face au philosophe politique lépreux raimondakis dans le moyen métrage l’ordre), ils font le choix de laisser apparentes dans leur montage les traces de questionnements, de doutes – parfois presque de mutineries – de leur sujet / interlocuteur. voire ici, dans le chef de Ferrari, les traces de sa propre incitation à la résistance : « révolte-toi ! allez… » ou « tu peux m’engueuler, hein… on n’est pas toujours intelligent dans les questions qu’on pose ».

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intelligente – comprenez libre – chantal l’est assurément. au-delà d’une certaine incompréhension de départ quant au fait qu’au sein de toute la population du village, ce soit précisément avec elle que ce curieux couple d’enquêteurs parisiens pas comme les autres ait décidé de pousser plus avant l’enregistrement de leurs entretiens (« oui, m’enfin… je ne suis pas un courant de pensée bien défini… moi, je suis moi, c’est tout »), elle articule dans des mots simples une pensée de l’existence – de l’amour, du sexe, de la politique, de la vie en milieu rural, d’une survie économique pas évidente avec le salaire minimum garanti pour seul revenu – toujours ancrée dans son vécu et ses expériences et ne tombant (presque) jamais dans les ornières d’un discours pré-balisé par d’autres. une conception indépendante et non inféodée de la vie et de la politique (« on peut avoir des idées qui n’ont pas besoin d’être représentées par un parti. j’aime pas les cartes. je suis anti-cartes »).

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par rapport à d’autres pièces sonores de luc ferrari, comme par exemple sa splendide série des presque rien qui, dès le deuxième opus de la série, inclut aussi la voix, on sent très fort ici un choix tout à fait délibéré de laisser la parole – et en premier lieu celle d’autrui, celle de chantal – au premier plan. entre les réguliers claquements de guitare acoustique qui viennent ponctuer et rythmer le récit – et qui avec vingt ou trente ans d’avance semblent préfigurer certains disques de david grubbs, de l’ocelle mare (thomas bonvallet) ou de bill orcutt – il n’y a aucune intervention sonore sur les voix, aucun effet qui pourrait nuire à leur intelligibilité. la pensée en parole, en train de se dire, de chercher et de trouver ses mots est la matière première de ce disque bouleversant. dans les fils que cette pensée déroule et dans les nœuds qui, parfois, contrecarrent ce déroulement.

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lien 1 [site officiel luc ferrari]
lien 2 [entretien avec dan warburton en 1998]

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sinon, découvert aujourd’hui qu’alga marghen avait sorti il y a quelques mois « tranquilles impatiences » un lp mono-face de brunhild meyer-ferrari. le disque est en vente chez metamkine en france et chez mimaroglu (extrait sonore en écoute) aux états-unis. curieux d’entendre l’entièreté des vingt minutes de cette composition.

- urgence rocha

photo de plateau (en nb ; le film est en couleurs flamboyantes) : « la sainte » (rosa maria pena) et coïrana (lorival apriz)
+ deux affiches du film (“ ein polit-western aus der dritten welt “)

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dans une heure, ce mardi à 14h10,  dernière occasion – avant pas mal de temps, sans doute – de voir (et d’entendre) sur grand écran à bruxelles, à l’écran total :

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« antonio das mortes » [o dragão da maldade contra o santo guerreiro]
(glauber rocha – brésil, 1969 – coul. – 95 min)
lundi 02.08.10 – 16h40
+ mardi 03.08.10 – 14h10
+ mercredi 04.08.10 – 21h40
+ vendredi 06.08.10 – 16h40
+ lundi 09.08.10 – 19h10

+ mardi 10.08.10 – 14h10
écran total – arenberg 26 galerie de la reine – 1000 bruxelles

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sinon, il faudra se reporter sur une des trois film versions dvd du film : en double dvd chez versatil (brésil) ou en simple dvd chez films sans frontières (France) ou chez trigon (suisse)

une chorégraphie de corps et de taches de couleurs

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très très content il y a un bon mois de découvrir en page 11 du programme de l’écran total 2010, un extrait de mon article sur « antonio das mortes » de glauber rocha . vendredi dernier, été revoir une x-ième ce film, mais une première fois sur grand écran dans les couleurs vives voulues par le cinéaste (au cours des années nonante, le film passait au musée du cinéma dans la seule copie subsistant alors en belgique : une copie virée au magenta). pas mal de spectateurs ont quitté la salle avant la fin… peut-être le son vraiment trop fort dans la salle, mais aussi  la difficulté pour certains d’appréhender aujourd’hui ce film d’il y a quarante ans. en 2008, je finissais déjà mon texte par ces quelques phrases  : « (…) mystique athée, rocha croyait par exemple au cinéma – y compris à des possibilités de transformations sociales par le cinéma que l’histoire ne rendit pas possible. ce n’est plus très à la mode aujourd’hui. et ce décalage le rend d’autant plus précieux. ».

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« (…) antonio das mortes [o dragão da maldade contra o santo guerreiro] évolue sur le terrain partagé de trois champs de forces proches mais non strictement réductibles : l’histoire, le mythe et la politique. la puissance du propos naît de l’entrechoquement de ces trois dynamiques. […] sans surprise, on est ici aux antipodes d’un cinéma engagé lénifiant ; antonio das mortes est un film de corps en mouvement (danses, combats, empoignades, embrassades…), de couleurs et de musiques éclatantes. la scène du combat d’antonio et coïrana en est un excellent exemple. hormis un court métrage documentaire de commande, antonio das mortes est le premier film en couleur de glauber rocha. et le cinéaste ne se prive pas d’utiliser les possibilités de cette nouvelle palette technique. Les ocres de ses paysages arides sont bariolés de taches de couleurs vives : la tunique rouge du nègre saint-georges/oxossi, le chapeau, le foulard et les lèvres rouges de coïrana, la robe mauve de laura, la femme du ‘coronel’, ou le foulard rose d’antonio…

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bout d’étoffe dont la tension se retrouve au centre de la scène du duel, cordon ombilical, viscère textile flamboyant reliant les bouches des deux hommes, dansant et se battant – entre chorégraphie et boucherie – au milieu du chant obsédant des ’beatos’ – cette
musique du diable” inécoutable par le ‘coronel’ et qu’il s’évertue donc à faire taire par ses sbires. mais la musique ne se taira pas parce que le film de rocha est fondamentalement – et comme peu d’autres films de l’histoire du cinéma – un film musical. un film vraiment – profondément – musical. pas des images auxquelles on aurait rajouté de la musique ni l’inverse, mais un film qui sans les musiques (musiques du folklore de bahia et de minas, ‘música popular brasileira’ de sergio ricardo, musique contemporaine de marlos nobre, blues historiographiques et chansons de gestes nordestines…) qui le structurent, l’innervent et le font avancer, mourrait sur place (…) »

>> début et fin de mon article sur le site de la médiathèque

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« antonio das mortes » [o dragão da maldade contra o santo guerreiro]
(glauber rocha – brésil, 1969 – coul. – 95 min)
lundi 02.08.10 – 16h40
+ mardi 03.08.10 – 14h10
+ mercredi 04.08.10 – 21h40
+ vendredi 06.08.10 – 16h40
+ lundi 09.08.10 – 19h10
+ mardi 10.08.10 – 14h10
écran total – arenberg 26 galerie de la reine – 1000 bruxelles

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par ailleurs, film a été édité (en double dvd) au brésil chez versatil et en (simple dvd) en france chez films sans frontières et en suisse chez trigon.

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lien 1 [la scène du duel]

johan van der keuken (à gauche) et willem breuker (à droite)
sur la pochette du lp « 1967-1978 – music for his films » (bvhaast 015)

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« (…) la musique – ou peut être faudrait-il dire le son – m’a obsédé tout au long de ma vie. cela me poursuit comme un fantôme, comme une relation d’amour-haine, comme une maladie étrange.

le marchand de poissons de notre quartier criait constamment quelque chose que je n’arrivais pas à déchiffrer. une sorte de harangue pour vendre sa marchandise. ça me mettait dans tous mes états. les orgues de barbarie également. et les camions de pompiers.  j’habitais la zeeburgerdijk, à l’est [d’amsterdam] et quand il y avait le feu dans le quartier, on pouvait déjà entendre arriver le camion à hauteur du moulin. puis, il tournait au carrefour et le son enflait. s’il devait passer sous les voies du chemin de fer, le son changeait à nouveau. je trouvais ça particulièrement passionnant. je savais qu’il devait y avoir de la musique qui répondait à ces sons. et je devais apprendre à la connaitre. j’étudiais scrupuleusement le programme de la radio et si une émission tombait en journée et que ma mère n’était pas à la maison, je faisais l’école buissonnière. plus tard, j’allais écouter des disques à la bibliothèque. c’est comme ça que j’ai découvert edgar varèse, schönberg et les néerlandais tels que willem pijper.  toujours de la musique bizarre, déviante. c’étaient les moments les plus excitants de mon encore jeune existence (…) »

(willem breuker, extrait d’une interview de 2008 au journal « vrij nederland » – traduction libre par mes soins)


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willem breuker est mort à amsterdam ce vendredi 22 juillet. l’occasion de lui rendre hommage en republiant ici un article écrit il y a deux ans sur sa complicité créatrice avec le cinéaste documentaire johan van der keuken :


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alfred hitchcock et bernard hermann, federico fellini et nino rota, jacques demy et michel legrand, tim burton et danny elfmann… si dans le domaine du cinéma de fiction, les binômes réalisateur / musicien caractérisés par une grande fidélité dans leur relation de travail et des parcours créatifs communs sur le long terme sont fréquents, il en va tout autrement des cinéastes documentaires… sûrement déjà, en grande partie, parce qu’un double demi-mensonge (ou un double raisonnement biaisé) maintient les cinémas dits “du réel” et les musiques de film à l’écart l’un de l’autre: les premiers seraient par nature les champs irréductibles du vrai ; les secondes seraient par excellence l’un des principaux stratagèmes de la manipulation des affects et des sentiments des spectateurs… le pan du cinéma documentaire qui se passe de toute musique (où cantonne celle-ci au seul générique de début ou de fin) est ainsi plus important que le pan équivalent du cinéma de fiction et, dans les autres cas, proportionnellement au traitement de défaveur médiatique qui est encore réservé à ce cinéma, les compositeurs de musiques de documentaires voient plus rarement leurs compositions éditées en cd et leur travail médiatisé… personnellement, il y a cependant deux de ces nœuds de complicité entre un filmeur du réel et un homme du son qui me viennent à l’esprit ; deux couples où le musicien évolue dans les sphères des musiques improvisées d’après le free-jazz, d’ailleurs: robert kramer et le contrebassiste barre phillips (quatre films en commun de 1980 à 1999 – si kramer n’était pas mort alors, il y a fort à parier qu’il y aurait eu d’autres rencontres entre leurs deux univers) et, surtout, johan van der keuken et le clarinettiste, saxophoniste et chef de bande willem breuker. de “een film voor lucebert” en 1966-67 à animal locomotion en 1994, ce ne sont pas moins d’une petite douzaine de films de van der keuken que breuker aura, en trente ans de parcours commun avec son complice-cinéaste, entrelardé de ses sons.

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terreau fertile de l’épanouissement entrelacé de ces deux créateurs il y a d’abord une sensibilité politique partagée. en 1966, un jeune willem breuker de vingt-deux ans atteint la finale – télévisée – d’un concours de jazz avec sa pièce litanie voor de 14de juni. ce jour-là, de très violents affrontements avaient opposé à amsterdam la police et des manifestants – ouvriers du bâtiment et jeunes radicaux du mouvement “provo” – suite à la mort accidentelle d’un ouvrier lors d’une manifestation la veille (13 juin). “je n’étais pas vraiment un ‘provo’ mais ces événements se produisaient devant moi et ils se produisaient aussi déjà à une époque où il n’y avait pas encore de ‘provos ‘. je me sens encore concerné par les provos à cause de la façon dont vont les choses… quand je vois des mendiants dans la rue, j’ai affaire avec la société toute entière et ma musique aussi a affaire avec ça, même si je ne traduis pas mes idées politiques en musique” (willem breuker, coda n°160 – avril 1978, cité par françoise et jean buzelin in “willem breuker”, éditions du limon, 1992). des mouvements de politisation de la jeunesse à la rencontre desquels johan van der keuken partira en 1968 pour son film de tijdsgeest” [l'esprit du temps, 1968].

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mais, surtout, si les deux hommes se sont si bien entendus, c’est probablement aussi parce que dans leurs domaines respectifs, ils étaient tous deux des “esprits débordants”, deux pieuvres aux nombreuses tentacules partant à l’exploration de l’inconnu qui les environnait, totalement incapables de rester sagement engoncés dans les carcans des rôles qu’on aurait voulu les voir tenir. johan van der keuken était un photographe et un cinéaste et en tant que cinéaste, n’hésitait nullement à faire s’entrechoquer, dans un même court ou moyen métrage, documentaire et mise en scène, point de vue personnel et thèse politique collective, enregistrement de la réalité et expérimentation de nouvelles formes de cinéma pour la raconter… bref, loin d’être timoré, c’était un documentariste en expansion, centripète, perméable… dans le champ de la musique, on peut presque dire la même chose de willem breuker: plus à l’aise dans la rue ou les théâtres que dans les clubs de jazz , un pied dans la radicalité du free jazz et un pied dans les musiques populaires (p.ex. son attirance pour les musiques de fanfares ou sa composition pour trois orgues de barbarie: “lunchconcert for three amsterdam street organs“, 1969)… “quand j’étais enfant, les orgues de barbarie étaient très répandus à amsterdam et je les entendais souvent… je m’y suis toujours intéressé. un jour, j’ai demandé aux types qui en jouaient dans la rue comment ça marchait. ils ne savaient pas. alors, je suis allé dans la boutique du type qui leur louait les orgues et il m’a dit exactement ce qu’il fallait faire” (w.b. – opus cit.).

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sans cette ouverture d’esprit et cet esprit d’expérimentation des deux hommes, il n’aurait sans doute jamais été possible à johan van der keuken (grand amateur de jazz qui pensait aussi son cinéma en termes de musique) d’écrire a posteriori: “ce qui m’a beaucoup enrichi dans le travail de willem breuker, c’est l’ancrage de la musique dans les qualités et les structures de tous les bruits et de tous les sons de la bande sonore elle-même. donc, la musique n’est pas quelque chose qui joue derrière les images ou sous les images, elle peut jouer devant les images et elle peut aussi s’ancrer ou se fondre dans une bande sonore déjà montée“. ou encore: “lors du mixage, j’essaie souvent de dresser la musique contre la voix en la poussant au maximum de sa puissance, c’est-à-dire jusqu’au seuil où la voix deviendrait inaudible. la musique s’affirme donc dans mes films avec une présence très forte, parfois déterminante dans le déroulement de l’action“. (johan van der keuken, éditions vidéo ciné troc 1985).

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emballé dans une pochette immonde (qui ne sera pas reproduite ici), un double cd reprend le lp qui en 1978 compilait les premières compositions de breuker pour van der keuken, en le complétant des compositions plus récentes pour les films de meester en de reus [le maître et le géant, 1980], “de weg naar het zuiden” [vers le sud, 1980-81], “i love $” [1986] et on animal locomotion” [1994]. on citera la très émotionnelle composition pour cris de mouettes et section de cordes du gewestelijk orkest de beauty, les chassés-croisés saxophone-hautbois-contrebasse-batterie du triptyque for you – woman – spanish song pour le film de 1967 sur le poète lucebert… mais la vraie merveille de ce disque réside dans la longue, et lente, plainte pour pianos et trombone de la waddenzee suite pour de plate jungle” [la jungle plate, 1978]. onze minutes de pur bonheur!

philippe delvosalle
avril – mai 2008

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> lien 1 [extrait de "lucebert, tijd en afscheid" de j.v.d.k]
> lien 2 [willem breuker présente sa collection de disques en 1994]
> lien 3 [conférence – en néerlandais - de w.b. sur sa vision du jazz, en 2003]
> lien 4 [bertolt brecht / hans eisler / gisela may / willem breuker]

johan van der keuken (à gauche) et willem breuker (à droite)
sur la pochette du lp « 1967-1978 – music for his films » (bvhaast 015)

« (…) la musique – ou peut être faudrait-il dire le son – m’a obsédé tout au long de ma vie. cela me poursuit comme un fantôme, comme une relation d’amour-haine, comme une maladie étrange.

le marchand de poissons de notre quartier criait constamment quelque chose que je n’arrivais pas à déchiffrer. une sorte de harangue pour vendre sa marchandise. ça me mettait dans tous mes états. les orgues de barbarie également. et les camions de pompiers.  j’habitais la zeeburgerdijk, à l’est [d’amsterdam] et quand il y avait le feu dans le quartier, on pouvait déjà entendre arriver le camion à hauteur du moulin. puis, il tournait au carrefour et le son enflait. s’il devait passer sous les voies du chemin de fer, le son changeait à nouveau. je trouvais ça particulièrement passionnant. je savais qu’il devait y avoir de la musique qui répondait à ces sons. et je devais apprendre à la connaitre. j’étudiais scrupuleusement le programme de la radio et si une émission tombait en journée et que ma mère n’était pas à la maison, je faisais l’école buissonnière. plus tard, j’allais écouter des disques à la bibliothèque. c’est comme ça que j’ai découvert edgar varèse, schönberg et les néerlandais tels que willem pijper.  toujours de la musique bizarre, déviante. c’étaient les moments les plus excitants de mon encore jeune existence (…) »
(willem breuker, extrait d’une interview de 2008 au journal « vrij nederland » – traduction libre par mes soins)

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willem breuker est mort à amsterdam ce vendredi 22 juillet. l’occasion de lui rendre hommage en republiant ici un article écrit il y a deux ans sur sa complicité créatrice avec le cinéaste documentaire johan van der keuken :


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alfred hitchcock et bernard hermann, federico fellini et nino rota, jacques demy et michel legrand, tim burton et danny elfmann… si dans le domaine du cinéma de fiction, les binômes réalisateur / musicien caractérisés par une grande fidélité dans leur relation de travail et des parcours créatifs communs sur le long terme sont fréquents, il en va tout autrement des cinéastes documentaires… sûrement déjà, en grande partie, parce qu’un double demi-mensonge (ou un double raisonnement biaisé) maintient les cinémas dits “du réel” et les musiques de film à l’écart l’un de l’autre: les premiers seraient par nature les champs irréductibles du vrai ; les secondes seraient par excellence l’un des principaux stratagèmes de la manipulation des affects et des sentiments des spectateurs… le pan du cinéma documentaire qui se passe de toute musique (où cantonne celle-ci au seul générique de début ou de fin) est ainsi plus important que le pan équivalent du cinéma de fiction et, dans les autres cas, proportionnellement au traitement de défaveur médiatique qui est encore réservé à ce cinéma, les compositeurs de musiques de documentaires voient plus rarement leurs compositions éditées en cd et leur travail médiatisé… personnellement, il y a cependant deux de ces nœuds de complicité entre un filmeur du réel et un homme du son qui me viennent à l’esprit ; deux couples où le musicien évolue dans les sphères des musiques improvisées d’après le free-jazz, d’ailleurs: robert kramer et le contrebassiste barre phillips (quatre films en commun de 1980 à 1999 – si kramer n’était pas mort alors, il y a fort à parier qu’il y aurait eu d’autres rencontres entre leurs deux univers) et, surtout, johan van der keuken et le clarinettiste, saxophoniste et chef de bande willem breuker. de “een film voor lucebert” en 1966-67 à animal locomotion en 1994, ce ne sont pas moins d’une petite douzaine de films de van der keuken que breuker aura, en trente ans de parcours commun avec son complice-cinéaste, entrelardé de ses sons.

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terreau fertile de l’épanouissement entrelacé de ces deux créateurs il y a d’abord une sensibilité politique partagée. en 1966, un jeune willem breuker de vingt-deux ans atteint la finale – télévisée – d’un concours de jazz avec sa pièce litanie voor de 14de juni. ce jour-là, de très violents affrontements avaient opposé à Amsterdam la police et des manifestants – ouvriers du bâtiment et jeunes radicaux du mouvement “provo” – suite à la mort accidentelle d’un ouvrier lors d’une manifestation la veille (13 juin). “je n’étais pas vraiment un ‘provo’ mais ces événements se produisaient devant moi et ils se produisaient aussi déjà à une époque où il n’y avait pas encore de ‘provos ‘. je me sens encore concerné par les Provos à cause de la façon dont vont les choses… quand je vois des mendiants dans la rue, j’ai affaire avec la société toute entière et ma musique aussi a affaire avec ça, même si je ne traduis pas mes idées politiques en musique” (willem breuker, coda n°160 – avril 1978, cité par françoise et jean Buzelin in “willem breuker”, éditions du limon, 1992). des mouvements de politisation de la jeunesse à la rencontre desquels johan van der keuken partira en 1968 pour son film de tijdsgeest” [l'esprit du temps, 1968].

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mais, surtout, si les deux hommes se sont si bien entendus, c’est probablement aussi parce que dans leurs domaines respectifs, ils étaient tous deux des “esprits débordants”, deux pieuvres aux nombreuses tentacules partant à l’exploration de l’inconnu qui les environnait, totalement incapables de rester sagement engoncés dans les carcans des rôles qu’on aurait voulu les voir tenir. johan van der keuken était un photographe et un cinéaste et en tant que cinéaste, n’hésitait nullement à faire s’entrechoquer, dans un même court ou moyen métrage, documentaire et mise en scène, point de vue personnel et thèse politique collective, enregistrement de la réalité et expérimentation de nouvelles formes de cinéma pour la raconter… bref, loin d’être timoré, c’était un documentariste en expansion, centripète, perméable… dans le champ de la musique, on peut presque dire la même chose de willem breuker: plus à l’aise dans la rue ou les théâtres que dans les clubs de jazz , un pied dans la radicalité du free jazz et un pied dans les musiques populaires (p.ex. son attirance pour les musiques de fanfares ou sa composition pour trois orgues de barbarie: “lunchconcert for three amsterdam street organs“, 1969)… “quand j’étais enfant, les orgues de barbarie étaient très répandus à amsterdam et je les entendais souvent… je m’y suis toujours intéressé. un jour, j’ai demandé aux types qui en jouaient dans la rue comment ça marchait. ils ne savaient pas. alors, je suis allé dans la boutique du type qui leur louait les orgues et il m’a dit exactement ce qu’il fallait faire” (w.b. – opus cit.).


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sans cette ouverture d’esprit et cet esprit d’expérimentation des deux hommes, il n’aurait sans doute jamais été possible à johan van der keuken (grand amateur de jazz qui pensait aussi son cinéma en termes de musique) d’écrire a posteriori: “ce qui m’a beaucoup enrichi dans le travail de willem breuker, c’est l’ancrage de la musique dans les qualités et les structures de tous les bruits et de tous les sons de la bande sonore elle-même. donc, la musique n’est pas quelque chose qui joue derrière les images ou sous les images, elle peut jouer devant les images et elle peut aussi s’ancrer ou se fondre dans une bande sonore déjà montée“. ou encore: “lors du mixage, j’essaie souvent de dresser la musique contre la voix en la poussant au maximum de sa puissance, c’est-à-dire jusqu’au seuil où la voix deviendrait inaudible. la musique s’affirme donc dans mes films avec une présence très forte, parfois déterminante dans le déroulement de l’action“. (johan van der keuken, éditions vidéo ciné troc 1985).


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emballé dans une pochette immonde (qui ne sera pas reproduite ici), un double CD reprend le LP qui en 1978 compilait les premières compositions de breuker pour van der keuken, en le complétant des compositions plus récentes pour les films de Meester en de reus [le maître et le géant, 1980], “de weg naar het zuiden” [vers le sud, 1980-81], “i love $” [1986] et on animal locomotion” [1994]. on citera la très émotionnelle composition pour cris de mouettes et section de cordes du gewestelijk orkest de beauty, les chassés-croisés saxophone-hautbois-contrebasse-batterie du triptyque for you – woman – spanish song pour le film de 1967 sur le poète lucebert… mais la vraie merveille de ce disque réside dans la longue, et lente, plainte pour pianos et trombone de la waddenzee suite pour de plate jungle” [la Jungle plate, 1978]. onze minutes de pur bonheur!

philippe delvosalle
avril – mai 2008

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> lien 1 [extrait de "lucebert, tijd en afscheid" de j.v.d.k]
> lien 2 [willem breuker présente sa collection de disques en 1994]
> lien 3 [conférence – en néerlandais - de w.b. sur sa vision du jazz, en 2003]

> lien 4 [bertolt brecht / hans eisler / gisela may / willem breuker]

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