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Posts Tagged ‘son et cinéma’

gLgL_gomes_nova_030113

ce cher mois d’août et carnaval ; vasco pimentel, miguel gomes, paulo ‘moleiro’, raquel bernardo et ana cristina ferreira

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tabou [tabu]
, le dernier film en date du portugais miguel gomes sort la semaine prochaine en belgique (tout particulièrement au cinéma nova, seule salle belge il y a quelques années à sortir son précédent long métrage, ce cher mois d’août (aquele querido mês de agosto), seule salle belge à projeter cette fois le film en pellicule et à l’accompagner d’un vrai travail de programmation (et d’amitié complice) sous forme d’une intégrale de la filmographie du cinéaste et d’une série de rencontres généreusement musicales).

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depuis une bonne dizaine de mois, partout où tabou a pointé le bout de son nez (du festival de berlin à celui de gand où il a été primé cet automne et tout particulièrement lors de sa sortie il y a six semaines en salles en france – territoire de coproduction des deux derniers films de gomes, par ailleurs professeur invité au fresnoy près de lille), le film suscite un impressionnant concert de louanges, une unanimité critique qui peut faire peur. des voix discordantes pointent au sein de la communauté cinéphile (reprochant p.ex. au réalisateur une trop grande intelligence, l’amenant régulièrement vers une sorte de roublardise manipulatrice et des formes trop maniéristes, voire kitsch) mais c’est précisément comme si ces voix restaient cantonnées au discours privé, n’avaient pas d’existence publique, ne prenaient pas forme écrite, n’étaient pas publiées. c’est dans ce contexte, qu’avant de voir tabou, j’ai décidé de revoir – en dvd – ce qui avait été mon film préféré de 2009 : ce cher mois d’août, chronique-puzzle, entre documentaire et fiction, d’un été dans les montagnes du portugal, rythmé par les fêtes de village, les chansons et la farandole des sentiments.

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(à raison) on a beaucoup écrit sur le très beau (et long) final forestier du film qui en présentant à l’image une partie de l’équipe dite « technique » fait office de premier générique – avant le générique déroulant habituel. miguel gomes y « remonte les bretelles » de vasco pimentel, preneur de son de ses trois longs  métrages (ainsi que de ceux de la seconde partie de la filmographie de joão césar monteiro, de silvestre (1982) à souvenirs de la maison jaune (1989), et collaborateur ponctuel de robert kramer, samuel fuller ou werner schroeter). le premier reproche au second la présence de « sons fantômes » dans ses prises de son direct :

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– vasco pimentel : c’est possible. même si techniquement ça ne l’est pas. moi, je vais vers les choses. c’est un disque dur qui est ici {le preneur de son montre l’enregistreur qui pend autour de son cou, à hauteur de son (bas-)ventre} et qui enregistre ce que je veux. mais, je peux vouloir des choses et alors elles viennent vers moi mais pas vers vous. techniquement, ça ne change rien. c’est moi qui les veux, ces choses. mon désir crée la différence !
(…)
– miguel gomes : mais j’aimerais avoir le son des choses qui sont là. (…) dans la montagne il n’y a pas de chansons, non ?
– vasco pimentel : non ?
– miguel gomes : dans la montagne, il n’y a pas de chansons, vasco ! tu le sais !
– vasco pimentel : ici par exemple, en ce moment, il n’y a rien ?

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cette séquence de désaccord feint trouve écho dans un drôle de petit (non-) film de vingt minutes : carnaval. non repris dans les filmographies de gomes (et dans l’intégrale des courts métrages du cinéaste au nova), « la chose » se présente (non sans humour : par une variante de ces dialogues… « de sourds » entre le cinéaste et son producteur qui ponctuent la première partie de ce cher mois d’août) comme un « bonus » (dvd) et revient, sous forme d’une enquête (assez particulière, on le verra) sur le personnage / la personne de paulo ‘moleiro’. paulo (le) ‘meunier’ est cet homme qui zone, claudiquant (une de ses jambes a été bousillée par un plongeon dans une rivière trop peu profonde et/ou par la colère de caïds marocains qui lui ont foncé dessus en voiture suite à un malentendu dans les termes de l’échange d’une veste en cuir) d’un travail occasionnel et précaire (dans l’agriculture, dans la construction) à une longue période de repos choisi ou forcé et à qui le cinéaste donne une très belle existence / présence d’homme de la rivière (une rivière dont un moulin à aubes lui donne son surnom).

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entre les séquences de feux d’artifice qui l’ouvrent et le ferment (au sens littéral à la fin ; lichtspiel métaphorique de clignotements d’un briquet, d’une cigarette, des clignotants d’une voiture dans la nuit au début), le petit objet impur (mais attachant et fascinant) qu’est carnaval propose essentiellement, dans sa partie centrale, une quête de la parole perdue de paulo (le) ’meunier’. dans le coin sombre d’une salle des fêtes où l’on va décerner le prix du meilleur costume du carnaval, paulo parle à la bonnette du micro de vasco pimentel. mais on n’entend pas ce qu’il dit : on continue à entendre les injonctions du monsieur loyal de la cérémonie. jusqu’à ce qu’on entende deux messages de répondeur téléphonique :

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miguel ?
écoute, c’est vasco. je suis… je suis… enfin… à la recherche du son de cette entrevue qu’on a filmé avec ‘meunier’, de cette conversation que j’ai eue avec paulo ‘meunier’ où il disait qu’il allait se jeter du pont le lendemain ou quoi… et qu’il était dans le cortège avec le maire, dans le char allégorique, ou quoi. je ne le trouve nulle part. y a pas ! le son n’existe pas ! il n’est pas dans la perche, il n’est pas dans le magnéto, il n’est pas dans l’ordinateur… il n’y est pas. techniquement, hein, je ne sais pas. ça ne me dit pas quelle erreur j’ai fait. ça peut être un tas de choses. je peux simplement ne pas avoir appuyé sur la touche d’enregistrement. j’ai pas enregistré ! j’ai cru que j’enregistrais… et je n’enregistrais pas, voilà. et…
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alors, voilà… traite-moi d’animal (cavalgadura) parce que je suis un animal. crucifie-moi, je mérite d’être crucifié. et compte sur moi. voilà. je ne peux rien te dire de mieux. je suis désolé, miguel. à plus.

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raccord avec le gros plan, très beau, du visage concentré d’une jeune femme regardant hors champ vers la droite de l’écran. sur-titrage : « deux ans plus tard ». miguel gomes renoue avec une figure récurrente du cinéma, de la télévision, de la littérature policière – de white heat (walsh, 1949) à 2001 , odyssée de l’espace (kubrick, 1968), de seinfeld (larry david et jerry seinfeld, cinquième saison, sixième épisode – the lip-reader, 1993) à étreintes brisées (almodovar, 2009) – : la séquence de déchiffrage par lecture labiale d’une parole inaudible à l’oreille. mais on retrouve aussi dans cet emprunt d’un dispositif fréquemment utilisé des accents qui lui sont propres : un jeu sur le réel et sa mise en scène, sur l’échec apparent et le retournement de situation transformant l’obstacle en atout et, via le recours à deux lectrices labiales, là où au sens strict une seule aurait pu suffire, la mise en place d’un triangle (parole – absente – de paulo, reconstitutions de raquel et d’ana cristina) qui joue à la fois sur la complémentarité (l’une arrivant à lire ce sur quoi l’autre bute) et l’individualité (des nuances de lecture qui subsistent). on peut peut-être aussi y déceler un écho lointain au très court métrage pre evolution soccer’s one-minute dance after a golden goal in the master league (2004), danse quasi muette (juste quelques craquements de fin de face de disque vinyle) pour joueurs de football de console playstation ou un signe avant-coureur au volet « muet » (mais pas nécessairement silencieux) de tabou.

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la question du son est un fil rouge du cinéma de miguel gomes et, on l’aura compris, pour le cinéaste et « l’animal » pimentel, le son est un territoire éminemment subjectif, peuplé de fantômes de mélodies et de chansons. avec beaucoup d’à propos la programmation du nova propose dès lors deux concerts de complices de la « tribu » gomes (mariana ricardo et norberto lobo) et un bal en prolongation de ce cher mois d’août.

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tabou [tabu]
miguel gomes – portugal-france-allemagne-brésil, 2012 – 118’
30 séances – du 10 janvier au 24 février – cinéma nova

3 rue d’arenberg – 1000 bruxelles

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autres films de l’intégrale miguel gomes au cinéma nova

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mariana ricardo ~ münchen (concert)
vendredi 11 janvier – 23h – cinéma nova


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norberto lobo (concert)
vendredi 18 janvier – 22h – cinéma nova

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bailecito (bal)
samedi 23 février – 24h – cinéma nova

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okraina_bottes_1111

guerre (1914-18) et économie dans « okraina » (1933) de boris barnet.

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« okraina » est un de mes films préférés… par un de mes cinéastes préférés, le sous-estimé et trop méconnu boris barnet (1902-65). il propose, dans son style typique – mêlant, de manière totalement singulière, comédie, amertume, poésie, lyrisme et tendresse pour ses personnages (ce que les apparatchiks du cinéma soviétique taxèrent régulièrement « d’égarements ») – une chronique de la guerre 14-18, un peu au front, dans les tranchées et beaucoup, derrière les lignes, dans un village (« le faubourg ») proche de la frontière et loin des grandes villes de l’empire russe.

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la guerre 14-18 n’a pas été perdue par (/ pour) tout le monde. les industriels qui, de près ou de loin, pouvaient participer à l’effort de guerre s’en sont plutôt bien tirés. introduisant le travail à la chaine, développant le recours à la main d’œuvre féminine (et immigrée), une entreprise comme renault en france qui employait six mille personnes (dont 4% de femmes) en 1914 en emploie vingt-trois mille (dont 22% de femmes) en 1918 en ayant par ailleurs complètement redéployé son activité de la construction de voitures particulières vers celle de camions, mais surtout de chars d’assaut, de moteurs d’avions et d’obus…

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dans « okraina », c’est grechine le patron du petit atelier de confection de bottes qui, au premier tiers du film, au déclenchement du conflit armé, décroche un juteux contrat de livraison de bottes aux soldats de l’armée encore impériale. la cloison du petit atelier est vite démantibulée pour l’agrandir et faire face à la nouvelle demande et à l’extension du business… vers les deux tiers (ou les trois quarts) du film, dans un montage parallèle très rapide et frénétique, barnet associe machines à coudre le cuir et les talons de l’atelier de cordonnerie et mitrailleuses sur la ligne de front…

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comme souvent avec les tout premiers films sonores soviétiques (cf. ci-dessous) l’utilisation à la fois parcimonieuse et osée / expérimentale du son est particulièrement étonnante et intéressante :

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« set in a russian village during world war one, « okraina » is barnet’s first sound picture, and as in some other early russian talkies – alexander dovzhenko’s « ivan », vsevolod pudovkin’s « the dezerter », dziga vertov’s « entuziasm » – the stylized sound track is highly inventive and original. within the first few moments cheers are synchronized with blasts of steam from a train engine, the sound of a roomful of cobblers hammering away at shoes registers like a bit of electronic music, and there’s even a horse that briefly speaks – a trope that’s easy to associate with dovzhenko’s silent pictures.

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the sound in « okraina » has the curious, primal effect of redefining silence, as if we’d never experienced it before – a virtue that’s especially striking in relation to current movies, in which silence of any kind is a rarity. by punctuating extended stretches of silence with whizzing or whistling and then the sounds of explosions, barnet sensitizes our ears as well as our nerves, and he rarely allows the dialogue to carry the story. there’s nothing intellectual or obtrusively formal about his decision to accord sound and image equal importance. this is a volatile film full of raw emotions, and as russian film historian jay leyda once put it, ‘you can’t be sure whether the next scene will be funny or pathetic, gentle or violent.’

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this is the kind of movie in which a soldier can play dead in the trenches as a practical joke, fooling us as well as his buddies, and where a young russian woman can fall hopelessly in love with a german prisoner with whom she can barely communicate. comic scenes can suddenly turn tragic, and vice versa. one melancholy long shot of a brooding soldier and a brooding woman seated on opposite ends of a bench ends with a gag: when the soldier stands up, the woman, as if on a seesaw, sinks. seemingly irrational shifts in mood and plot ultimately create a profound sense of war as a state of chaos. (some commentators have suggested that barnet’s implicit pacifism led to his being accused of inaccurately portraying russian life.) in some montage sequences, images of warfare go by so quickly they seem to pile on top of each other, and after a character rushes into a meeting to announce that the czar has abdicated, the senseless fighting doesn’t stop (…)»

(jonathan rosenbaum in « chicago reader », fevrier 2004 – repris sur son blog)

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« okraina » [le faubourg]
(
boris barnet – u.r.s.s. , 1933 – 98 min)
dvd (env. 7 eur) > bach films


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lien 1 [la séquence de l’escalier de « la maison de la rue troubnaia » – coupez le son !]
lien 2 [montage (clip-esque) de « la jeune fille au carton à chapeau »]
lien 3 [montage/analyse de « au bord de la mer bleue » par nicole brenez]

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