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à gauche: marie luise fleisser – à droite: hanna schygulla (en 1971 dans “pionniers à ingolstadt” de fassbinder d’après… “la fleisser”)

suite logique des préliminaires radiophoniques du 22 août dernier [lire ci-dessous, ici], vendredi dernier, nous nous retrouvons tout excités au milieu de la petite centaine de spectatrices (le rapport femmes:hommes dans le public dont avoisiner les 4:1) de la lecture d’hanna schygulla à flagey dans le cadre de la première édition bruxelloise du festival littéraire “le marathon des mots”. au programme: la version française de “marie luise”, un texte d’une certaine kerstin specht interprété par l’actrice-chanteuse germano-parisienne en duo avec le pianiste stéphan oliva.

il n’y a pas que dans la salle que la soirée est très féminine… surtout, sur scène, par les mots lus, dits et chantés par hanna schygulla prend corps l’image triple de trois femmes dont on devine et sent des parties de destins se superposer ou se compléter. en amont des mots dits par la lectrice présente sur scène, il y a les mots écrits par deux femmes physiquement absentes. à la source, il y a marie luise fleisser (1901-1974), femme écrivain d’une époque où ce statut allait encore moins de soi qu’aujourd’hui, provinciale de surcroît (née à ingolstadt, ville bavaroise de cent mille âmes dans l’ombre de munich ; morte à ingolstadt) pour corser encore un peu le parcours d’obstacles de sa reconnaissance. remarquée par bertolt brecht, amante puis amie, aidée puis utilisée par le “sur-homme” de la littérature de combat. redécouverte trente ans plus tard par rainer werner fassbinder qui lui dédie “le bouc” [katzelmacher] son deuxième long métrage en 1969 et adapte son texte “pionniers à ingolstadt” [pionniere in ingolstadt], deux ans plus tard en 1971. avant qu’encore deux ou trois décennies plus tard, comme une “dritte generation“, post mortem pour marie luise, d’autres femmes de lettres germaniques se réclament encore d’elle comme elfriede jelinek (“[marie luise fleisser est] le plus grand auteur dramatique féminin du vingtième siècle“) ou kerstin specht  dont la biographie écrite à la première du singulier sème souvent le trouble sur notre propension à identifier ses mots comme ceux de son idole et grand-mère spirituelle.

dans le spectacle, on sent d’un bout à l’autre l’implication forte d’hanna schygulla: à quel point le texte et ce parcours de femme lui tiennent à cœur, la font vibrer. régulièrement, elle passe du français à quelques bribes d’allemand, du parlé à quelques strophes chantées tandis que stéphan oliva l’accompagne avec une discrétion quasi-pointilliste digne d’une calligraphie extrême-orientale.

cet “unisson” entre “la schygulla” et “la fleisser” vient sans doute de leur rencontre sous les auspices du bertolt brecht des années septante, rainer werner fassbinder, dans des circonstances dont trois décennies plus tard elle se souvient encore:

un après-midi, il y a plus de trente ans,
fassbinder, à munich, travaille aux répétitions des “pionniers d’ingolstadt
et moi, bras dessus, bras dessous avec
irm hermann, je vais et je viens sans cesse dans une promenade toute fictive… et ce faisant nous lançons des phrases laconiques et fortement balancées.
et voilà que, de façon totalement inattendue, la porte s’ouvre, et qu’entrent deux autres femmes, se tenant aussi par le bras.

elles sont plus âgées, elles pourraient être nos mères, et elles s’assoient discrètement, comme ça, sur le bord de la scène… et nous regardent; et quelqu’un chuchote: c’est fleisser! avec son amie, therese giehse!
et nous continuons tout simplement à interpréter son texte, qui déjà ne lui appartenait plus tout à fait.
et ce que la soudaine visite de la vieille dame signifiait, et ce qu’elle pensait…je n’en sais rien!
ainsi c’était bien elle, en chair et en os… la fameuse marie-luise, “votre fleisserin”, comme elle terminait souvent ses lettres; “votre”, et aussi “la nôtre”.
la femme à qui fassbinder a dédié sa deuxième pièce “katzelmacher”, et ce à juste titre.
car lui aussi a reçu la langue de fleisser dans le lait de sa mère, tout comme les jeunes auteurs bavarois de notre temps.

(…)

fallait-il qu’elle vive ainsi pour écrire, ou fallait-il qu’elle écrive pour vivre ainsi? ou bien les deux!

pour le centième anniversaire de la naissance de fleisser, le 23 novembre 2001, elle ressuscitera sur bien des scènes.

ainsi dans les théâtres de munich, avec “marie-luise – au dos des factures”,
un texte qui n’est pas d’elle… mais qui parle d’elle, un monologue dramatique de sa petite-fille spirituelle kerstin specht, celle qui a acquis la célébrité avec “le pré aux ricains”.
et de la première à la dernière ligne, on perçoit le battement de coeur de cette vie
entre

étroitesse et grandeur
servitude et liberté

donner, se rendre, abandonner
et pour finir se relever.

entre les fourneaux, l’écritoire et l’écriture
entre l’exil intérieur et l’indéracinable patrie affective.

nous ne sommes sur terre que des hôtes de passage
et nous errons sans repos
en butte à bien des maux
en quête du havre éternel

(hanna schygulla – texte complet ici)

et j’allais presque oublier: “femmes femmes” est le titre d’un film de paul vecchiali. un film de 1974 qu’adorait pier paolo pasolini

 

lien 1 [même époque – 1968 – schygulla et fassbinder acteurs chez straub et huillet]
lien 2 [stéphan oliva en duo avec… linda sharrock!]
lien 3 [deux minutes d’interview avec fassbinder]
lien 4 [dans ‘salo’, pasolini reprend avec les actrices de vecchiali une scène de ‘femmes femmes’]

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