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Posts Tagged ‘jazz’

gLgL blow up disques

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sortie en 2001 sur le label plain recordings de san francisco, la compilation iamaphotographer. a été conçue comme un hommage en musique à blow up (1966) de michelangelo antonioni. elle reprend 13 propositions musicales émanant de quelques éclaireurs du rock, du jazz, du folk ou des musiques électroniques (richard youngs, sun city girls, loren mazzacane connors, william parker, arthur doyle, matmos, etc. ). tenter de suivre les fils qui relient ces multiples approches sonores du film à leur objet de fascination et d’inspiration amène presque automatiquement à réécouter sa bande-son d’origine – voire à le re-regarder en confiant, plus que de coutume, à nos oreilles le poste de commandement de notre vision.

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il est de notoriété publique que la musique de blow up (1966) avait été confiée par le cinéaste italien déjà quinquagénaire (1912-2007) au jeune pianiste et compositeur de jazz herbie hancock (1940), compagnon de route de miles davis à l’époque. quand on réécoute – sans images ni narration explicite, donc – le cd de cette bande originale, au-delà de la présence du très rock « stroll on » des yardbirds de jeff beck et jimmy page (la scène du concert dans la boite, vers la fin du film, dont on se souvenait bien) et de deux chansons psychédélisantes (l’une sans paroles ; l’autre chantée) dues à deux membres de lovin’ spoonful (absentes du lp de 1966 et rajoutées lors de sa réédition en cd), ce qui nous frappe – dans la musique même de hancock et de ses acolytes – ce sont ces inflexions swing, planantes ou psychédéliques, la porosité de leur jazz aux sons et mélodies de la pop. et cela nous paraît encore plus clair à la vision du film : l’utilisation et la mise en place de la musique de herbie hancock (et de ses brillants complices parmi lesquels ron carter, tony williams, joe henderson, freddie hubbard, etc.) tend presque plus à la faire oublier qu’à la faire remarquer. ses volutes se fondent quasiment dans le décorum et le monde d’objets du milieu de la mode du swinging london des années 1960, elles semblent émaner presque « organiquement » des phonographes et autoradios (pour antonioni la musique devait être discrète et « naturelle », donc exclusivement diégétique – hancock eut besoin de quelques jours pour digérer la première vision de la version mixée du film et l’estompage de ses compositions). mais, s’il y a bien à la fois ce souci de naturel et une motivation quasi documentaire (au-delà du goût d’antonioni pour le jazz – cf. la fin de cet article – il explique très vite à hancock qu’il fait appel à lui parce que le jazz est la bande-son de la plupart des sessions de photos de mode à londres à l’époque), on ne tombe jamais dans le naturalisme ; il y a fréquemment des effets de stylisation, d’onirisme ou d’étrangeté notamment dans les rapports entre la pulsation de la musique et le rythme de l’action. ainsi, lors du premier shooting du film avec la top-modèle veruschka, la musique que le photographe demande à  son assistant (« reg, let’s have some noise, can we ? » – sous-titre du dvd : « reg, du jazz ! »)  est divisée en deux parties différemment syncopées, articulées, quasi dans la continuité, par un break presque imperceptible. et ce point d’articulation correspond précisément à un changement d’appareil (d’un 6×6 sur pied, il passe à un 24×36) et d’attitude de la part du photographe (de distante et posée, sa position devient entreprenante, exploratrice et conquérante). plus loin dans le film, c’est plus dans le décollage que dans le calage que se joue le rapport entre musique et action diégétique : sur fond d’une mélodie jazz-swing plutôt chaloupée, thomas (david hemmings) et jane (vanessa redgrave) fument un joint, comme au ralenti (le premier donne à la seconde des instructions qui pourraient être celles d’un musicien leader à ses collègues : « slowly », « against the beat »… ).

gLgL blow up 2 appareils

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blow up
est un film de personnages très vides, évoluant dans un milieu où le paraître prend le pas sur l’être, et où les surfaces (la peau des modèles, le papier photographique) comptent plus que les organes de la profondeur (les tripes, les sexes ou le cœur). mais c’est aussi un film très rempli, quasi saturé d’informations et de signes (quelques restes de la nouvelle de départ de cortázar mais aussi nombre de détails liés à l’époque, à Londres et à l’angleterre, mais aussi au milieu de la photographie, à celui de la mode ; signs of the times et genius loci). dans ce contexte de surcharge, ce que je trouve le plus beau dans blow up ce sont justement deux longues séquences quasi silencieuses (pas de parole, pas de musique, juste quelques sons discrets) : celle des photos dans le parc (le bruit du vent dans les feuilles des arbres) et celle – intrinsèquement liée / en correspondance – du tirage des photos et de l’émanation, des bacs de révélateur et de fixateur de la chambre noire, d’une réalité jusque-là cachée.

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« – what are you doing ? stop it ! stop it !
give me those pictures. you can’t photograph people like that !
– who says I can’t?
i am only doing my job. some people are bullfighters, some people are politicians…
i am a photographer. »
(altercation entre jane et thomas sur les marches de l’escalier du parc)

gLgL blow up i am

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comme deux ans plus tard sur le même label, toujours plain recordings, le projet you can never go fast enough (2003) irait planter ses racines du côté du film-culte de monte hellman two lane blacktop [macadam à deux voies], en 2001 le projet iamaphotographer. n’entend ni rejouer la b.o. de hancock pour blow up ni lui en réinventer une autre (comme greg weeks et ses acolytes du valerie project allaient en 2007 recomposer une bande-son alternative à celle de luboš fišer pour le film valérie au pays des merveilles de jaromil jireš) mais proposer blow up comme point de départ et source d’inspiration à une série de musiciens.

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entre jazz et rock (trip-hop), entre groove et montées de volutes de saxophone, les relativement inconnus mushroom et birdsong’s air force collent sans doute le plus à ce qu’aurait pu être la musique de hancock revue par un musicien « fusion » qui aurait eu 25 ans en l’an 2000. le morceau des seconds s’intitule « full frontal nudity » : est-ce là tout ce qu’ils ont retenu du film ? niveau titre de chanson, on préfèrera celui du duo de musique électronique conceptuelle matmos : « despite its aesthetic advances, in its policing of the sexuality of public space antonioni’s film perpetuates misogyny and homophobia ». on est ici dans la lignée du « what’s yr take on cassavettes ? » du groupe féministe queer le tigre (« what’s yr take on cassavetes / we’ve talked about it in letters / and we’ve talked about it on the phone / but how you really feel about it / i don’t really know / what’s yr take on cassavetes ? (x 4) / misogynist ? genius ? misogynist ? genius ? (x2) / what’s yr take on cassavetes ? (x4) / alcoholic ? messiah ? alcoholic ? messiah ? ») dans un paysage culturel américain où, à la croisée des gender studies et du militantisme gay, des cinéastes établis sont bousculés sur leur piédestal pour des critères qui n’ont plus rien à voir avec ceux du cinéma ou de la cinéphilie. et ce n’est pas un mal. Il y a juste que pour revenir à matmos, musicalement l’intérêt retombe (basse groovy et extraits des conversations radio entre le photographe dans sa voiture et l’opératrice privée de son port d’attache, de son studio). le propos reste relativement cryptique et en dit peut-être autant sur matmos (p.ex. leurs problèmes avec la censure homophobe dans plusieurs états des états-unis ou leur album the rose has teeth in the mouth of a beast qui comprend 10 morceaux en hommage à une personnalité gay ou bisexuelle inspirante : william burroughs, joe meek, ludwig wittgenstein, valerie solanas, patricia highsmith, etc. ) que sur antonioni. sauf qu’en ne délivrant pas l’explication riche, nuancée et étayée de leur interminable titre militant, m.c. schmidt et drew daniel renvoient du coup l’auditeur à une nouvelle vision de blow up pour qu’il s’y forge son propre avis. pas bête ! le guitariste britannique richard youngs ne s’embarrasse pas d’autant de conceptualité ou de conceptualisme et livre avec « 1966 » une balade pastorale pour guitare, flûtes et clochettes, sorte de relecture à distance de l’esprit d’une époque qui est aussi celle de sa naissance.

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mais, c’est peut-être son aîné américain loren mazzacane connors qui, avec « the wind in the trees / the couple », le morceau le plus court de la compilation, offre paradoxalement la proposition la plus ample, la plus ouverte, la plus aérée… on raconte qu’antonioni écouta des centaines d’enregistrements de vent soufflant dans les arbres pour trouver la bonne texture sonore pour la scène du parc. trente-cinq ans plus tard, connors s’approprie ce moment de temps suspendu avec une composition à base de guitare lointaine, de souffle, de vibrations de membranes d’ampli ; de profondeur de champ, donc d’espace sonore. et de temps : son morceau nous paraît durer deux ou trois fois sa durée réelle de 2’30’’.

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on finira sur les invitations à participer au projet faites à william parker et arthur doyle, deux jazzmen free environ dix ans plus jeunes que herbie hancock. leur présence s’inscrit dans la logique de cette filiation en pointillés mais me parait aussi faire très bien écho à « the naked camera », le morceau de la b.o. d’origine dont le lyrisme des cuivres et une série de hachures de saxophone et de piano rapproche le plus d’une certaine lignée du free jazz. Les 9 minutes du long solo de contrebasse de parker peut rappeler l’intro de ce morceau, si ce n’est que ce dernier joue surtout à l’archet là où ron carter jouait aux doigts. en écoutant, la mélopée pour voix plaintive et stridences de saxophone « you end me on the african express » de doyle, il est difficile d’y déceler immédiatement un lien clair avec blow up. la connexion est peut-être plus indirecte. herbie hancock raconte : « [antonioni] m’a dit qu’il voulait que le musique du film soit jazz parce que c’était la musique qu’il aimait. Je lui ai demandé qui étaient quelques-uns de ses musiciens préférés et il m’a dit que son musicien favori était le saxophoniste albert ayler. j’étais soufflé ! il voyait qui était albert ayler ? » (notes de pochette de la réédition cd de la b.o. ). par leur amour des rengaines populaires, d’une musique de la convulsion et du cri strident, leurs flirts avec l’idée établie de cacophonie, albert ayler et arthur doyle sont comme dans un même flot expressif où le second aurait repris le flambeau (le saxophone) du premier, trop tôt noyé dans les eaux de la hudson river.

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iamaphotographer. a les défauts de 90% des compilations : un niveau inégal et une intensité qui varie d’une plage à l’autre, le voisinage de belles réussites et de propositions qui nous laissent de marbre. les liens qui se tissent avec blow up ne sont pas toujours évidents mais la disparité des approches souligne justement comment un même film, même aussi canonisé que le film londonien d’antonioni, peut être vu et lu sous des angles très différents les uns des autres.

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mercredi 19 juin 2013 – 18h30
antonioni à l’actif présent – enjeux d’une exposition de cinéma
conférence par dominique païni
pointculure (médiathèque) de bruxelles-centre
passage 44 – 44 bld botanique – 1000 bruxelles – gratuit mais réserver au 02 218 44 27

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du samedi 22 juin au dimanche 8 septembre 2013
michelangelo antonioni – il maestro del cinema moderno
exposition
bozar (palais des beaux-arts)
rue ravenstein – 1000 bruxelles – gratuit

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au sein de la thématique à suivre…
de pointculture / la médiathèque
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treme et la musique de la nouvelle-orléans
conférence d’emina aličković
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ce vendredi 3 mai à 18h pointculture de bruxelles-centre
puis :
le vendredi 17 mai à 18h pointculture de namur
le vendredi 24 mai à 18h pointculture de charleroi
le mercredi 29 mai à 18h30 pointculture d’ixelles-ulb
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hangin’ in the treme
watchin’ people sashay
past my steps
by my porch
in front of my door

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church bells are ringin’
choirs are singing
while the preachers groan
and the sisters moan
in a blessed tone

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down in the treme
just me and my baby
we’re all going crazy
while jamming and having fun

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down in the treme
is me and my baby
we’re all going crazy
while jamming and having fun

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trumpet bells ringing
bass drum is swinging
as the trombone groans
and the big horn moans
and there’s a saxophone”

(…)

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les premières saisons de deux séries prestigieuses produites par la chaine payante américaine hbo et initialement diffusées sur cette antenne à quelques mois d’intervalle, au printemps et à l’automne 2010, viennent d’arriver en dvd à la médiathèque.

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la vision – même distraite – de leurs deux génériques de début en dit déjà pas mal, en à peine deux fois 90 secondes, sur ce qui va sous-tendre et faire avancer chacune d’elle pendant une dizaine ou une douzaine d’heures. la séquence d’ouverture de boardwalk empire de terence winter (et son chaperon martin scorsese) montre, sur fond de morceau rock des brian jonestown massacre, un steve buscemi pas très net sur la plage d’atlantic city devant un ciel de nuages accélérés et une mer de vagues se cassant au ralenti sur les rochers. culminant dans la déferlante de quelques dizaines de bouteilles d’alcool de contrebande en images de synthèse qui échouent sur le rivage, cette introduction annonce en terme de facture pas mal de ce qui va suivre au cœur des épisodes de la série : une culture de l’illusion et de la reconstitution (reconstruire en trois dimensions, avec un souci acharné du détail, une centaine de mètres de la jetée d’atlantic city sous la prohibition – hôtel de luxe, boutique de mode, officine de photographe, etc. – puis en prolonger artificiellement et numériquement les lignes de fuite à l’horizon, quelques kilomètres plus loin, par des techniques infographiques). bien sûr, dans son côté « trop réaliste / donc artificiel », le générique préfigure en particulier un certain nombre de scènes oniriques de la série… mais, cela reste quand même très kitsch (et – avis personnel – assez laid).

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le générique de début de la première saison de treme, la nouvelle série de david simon et eric overmyer, les créateurs de the wire (sur écoute), peut presque se lire comme la proposition artistique contraire de la précédente : modestie, humanité, émotion, vibration documentaire et, dans sa confection, attachement à des supports argentiques à priori considérés comme relevant du passé. se refusant d’utiliser des images qui réapparaitront au sein même des épisodes, cette séquence d’ouverture pose les bases de tout ce qui va suivre. c’est sur ce socle documentaire d’une minute trente que vont reposer les six cent minutes de fiction qui suivront. c’est grâce à lui que, quand au tout début du premier épisode, apparaît l’inscription « three months later » on sait à quel évènement on se réfère, quand (et ) on se trouve : fin novembre / début décembre 2005 à la nouvelle-orléans, trois mois après le passage meurtrier de l’ouragan katrina.

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presque « film dans le film », ce véritable petit bijou d’une minute trente (signé karen thorson, nina noble et david simon) est marqué à la fois par la cohérence (surtout au niveau du son : comment les images sont rythmées sur la « treme song » de john boutté – cf. paroles ci-dessus) et l’éclatement (dans les images). combinant l’emprunt d’images couleurs et noir et blanc, en pellicule (35mm, sans doute 16mm et super 8) et en vidéo et même de photographies fixes invitées dans la danse par la science du montage, le générique n’insiste pas plus sur les stigmates de katrina que sur les différentes incarnations vibrantes de musiques de rue (fanfares, « second lines » et autres défilés – voire même, d’autres activités de rue, jouées dans l’espace public, comme le saut à la corde ou le baseball) qui font le patrimoine de la nouvelle-orléans et qui auraient pu être laminées par l’ouragan (ou, en tout cas, pas sa gestion lamentable par les différents échelons de l’administration bush). c’est effectivement la musique – les musiques (de différents styles et statuts, de la plus authentique à la plus touristique) – qui innerve presque tous les méandres de cette série furieusement non tape-à-l’œil qu’est treme.

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le moment même où l’ouragan déferle sur la ville ne se retrouve que par trois brefs plans : un tourbillon et deux violents claquements de vent et de vagues (l’un de la gauche vers la droite ; l’autre de la droite vers la gauche) dans l’embrasure des deux constructions inondées. c’est plutôt l’après-ouragan – le moment où, le calme revenu, on se rend compte de l’étendue des dégâts et de l’ampleur de ce qu’il faudra reconstruire – qui est montré via la tristement célèbre signalétique en X bombée par les équipes de secours sur les bâtiments visités (date de l’intervention, nombre de survivants et de cadavres trouvés, etc.), un travelling sur une rangée de maisons vides et, surtout, via les traces de moisissure, de peinture (et d’émulsion photo) écaillée laissées par les eaux même après qu’elles se soient retirées. on pourrait craindre une esthétisation du malheur humain dans cette utilisation des très belles images de moisissures (échos des peintures de l’abstract expressionism américain ou des films expérimentaux de stan brakhage par ex.). mais, cette bombe à retardement est très vite désamorcée par le sens de l’empathie de simon et overmyer pour leur galerie de personnages toujours respectés, pétris de nuances et de contradictions, presque jamais caricaturaux.

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lien 1 [les 12 minutes de the craddle is rocking de frank decola en 1968]
lien 2 [déconstruction minutieuse du générique de la saison 2 sur le blog inside treme]
lien 3 [autre billet sur le générique de la saison 2]
lien 4 [d’autres photos, moins « plasticiennes », des intérieurs de maisons dévastées après le retrait des eaux]
lien 5 [les archives en ligne de la historic new orleans collection]

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john butcher au festival all tomorrow’s parties de 2010 (programmé par gybe ; photographié par sam shepherd), au musée de la pierre oya au japon (photo : osamu enamoto) et dans le lyness oil tank sur l’île de hoy (photo : garrard martin).

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double actualité bruxelloise autour du saxophoniste anglais john butcher en cette fin de semaine : un concert au cinéma nova ce samedi soir et, la veille, une introduction sans doute idéale (quand on connait la haute tenue – accessible tant aux déjà convaincus qu’aux néophytes – de l’ensemble des exposés du cycle), la veille à la médiathèque de bruxelles-centre, par hugues warin qui replacera john butcher dans une famille bigarrée de saxophonistes (cf. au bas de ce billet).

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l’occasion de ressortir un portrait écrit en 2008 pour la sélec (puis pour le projet archipel) :

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john butcher
est un saxophoniste improvisateur (aux saxophones soprano et ténor), né en 1954 à brighton et vivant depuis les années septante à londres. au cours des quinze dernières années, la médiathèque a progressivement constitué une collection d’une petite centaine de disques qui jalonnent le parcours créatif et personnel de ce musicien qui nous a souvent très profondément touchés lors de ses concerts. le temps était venu de vous le présenter et de lui demander de choisir lui-même une douzaine de portes d’entrées à sa foisonnante discographie.

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en 1982, john butcher défend sa thèse de doctorat en physique théorique « spin effects in the production and weak decay of heavy quarks » [sans rentrer dans les détails, les quarks sont des particules élémentaires, nommées poétiquement d’après… « finnegan’s wake » de james joyce]. si lui-même préfère ne pas trop insister sur les liens entre physique et musique, entre recherche scientifique et explorations sonores, c’est cependant bien au cours de ses années passées à l’université que l’on peut trouver le point originel de toutes ses aventures musicales ultérieures. en duo avec le pianiste et compositeur chris burn qui, à cette époque, joue souvent les doigts directement sur les cordes, à l’intérieur du piano, plutôt que sur les touches du clavier puis, dès 1984, en trio avec le guitariste john russel et le violoniste phil durrant, butcher est confronté par la pratique à trouver des sons de saxophone qui n’écrasent pas ceux, beaucoup plus fragiles, des instruments à cordes. une recherche de nouveaux sons non immédiatement connotés « jazz » ou « saxophone » qui l’oblige à la fois à prendre de la distance vis-à-vis de son instrument (« au cours de cette première époque, je me suis souvent retrouvé dans la situation où j’avais en tête un son – qui pouvait être un son d’un disque de howlin’ wolf ou d’une œuvre de penderecki – et de chercher à le recréer sur l’instrument. le seul moyen d’y arriver, c’était d’oublier que je tenais entre les mains un saxophone ») et à s’y consacrer corps et âme, en déroulant des heures et des heures d’un jeu de saxophone beaucoup plus conventionnel que ce qu’il en fait dans sa propre musique (« la différence entre une harmonique résonnante telle que je la recherche et un horrible ‘scrouitch’ est tellement ténue – il suffit d’une petite erreur des lèvres ou des doigts – que répéter est la seule solution. parce que je joue beaucoup aux frontières des possibilités de l’instrument, utilisant des sons à la limite du contrôlable »). de ce dialogue avec les sonorités vulnérables des instruments à cordes de ses amis découle directement une sorte de transparence de ses propres couleurs sonores, un sens inouï des microdétails et un certain bagage quasi éthique (une attitude) de la délicatesse et de la prévenance dans l’écoute et dans la place laissée à ses co-improvisateurs. ce qui ne l’empêche néanmoins pas, de temps en temps, ces dernières années, de se frotter à des musiciens plus énergiques (paal nilssen-love) ou bruyants (andy moor, thomas lehn) et de s’y faire entendre.

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dans une seconde étape de son parcours, entamée en 1997 par des duos avec son complice de la première heure phil durrant qui jouait désormais autant d’électronique que de violon, john butcher, très influencé par certaines œuvres de xenakis ou de stockhausen dans sa jeunesse, a eu à se poser de nouvelles questions d’interaction sonore: comment interagir avec l’électronique ou d’autres tactiques analogues de modulation du son ? Il se confrontera ainsi par exemple avec la no input mixing desk (table de mixage en circuit fermé de feedback) de toshimaru nakamura ou le laptop de christian fennesz dans le cadre du collectif acoustique-électronique polwechsel

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une dernière ligne de force ayant accompagné sur la longue durée les vingt-cinq premières années du parcours de john butcher qu’on relèvera ici dans cette présentation rapide réside dans son attachement à l’exploration des lieux. c’est-à-dire dans le jeu avec les particularités d’écho et de réverbération d’espaces naturels ou construits: citernes, silos, gazomètre à oberhausen, musée de la pierre oya dans les montagnes japonaises (cavern with a nightlife), mausolée pharaonesque d’une lignée de ducs écossais (resonant spaces)…


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présentation de 12 disques de sa discographie
   (choisis à l’époque – en 2008 – par john butcher lui-même)

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un choix de 12 coups de cœur musicaux et cinématographiques
   (où l’on croise e.a. roscoe holcomb, laura nyro, captain beefheart, michael powell et emeric pressburger, etc.)

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vendredi 9 décembre 2011 – 19h30
rendez-vous par hugues warin
« de john coltrane à john butcher »
la médiathèque de bruxelles-centre
passage 44 – 1000 bruxelles – gratuit

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samedi 10 décembre 2011 – 22h
john butcher
(ang)
cinéma nova
3 rue d’arenberg – 1000 bruxelles – 6 eur / 7.5 eur

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lien 1 [site officiel de john butcher]
lien 2 [le site de la tournée écossaise resonant spaces]
lien 3 [john butcher + mark sanders à londres en 2008]
lien 4 [john butcher + max eastley à londres en 2008]
lien 5 [john butcher + john edwards à londres en 2010]
lien 6 [john butcher + andy moor + thomas lehn]
lien 7 [john butcher + christian marclay à londres en 2010]

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henry grimes des années 1950-1960 aux années 2000-2010 (et à la contrebasse « olive oil » que william parker lui a offert pour sa « résurrection »): la persistance d’un regard.

+ annonces de la conférence «  de john coltrane à john butcher » de hugues warin (médiathèque de bruxelles centre – 09.12.11) et des concerts de john butcher (cinéma nova – bruxelles – 10.12.11), de henry grimes (kask – gent – 10.12.11), i dm theft able (les bulles – louvain-la-neuve – 09.12.11 + kask – gent – 10.12.11) et dylan nyoukis (kask – gent – 10.12.11) et élodie (ateliers claus – bruxelles – 11.12.11)

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1- arltchien mort, mi amore – 7” « le pistolet » (almost musique, 2011)

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2- kukuruchox klanremix (origin.: hijos de quien)

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3- john butchera sense of occasion – « 13 friendly numbers » (acta, 1992 – reedit. unsounds, 2004)
4- john butcher + xavier charles + axel dörnerpamplemousse – « the contest of pleasure » (potlatch, 2001)
5- john butcher + andy moor + thomas lehnweak alarm – « thermal » (unsounds, 2001)
6- john butcher + rhodri daviesgallow gate – « carliol » (ftarri, 2010)
7- henry grimesfish story – « the call » (esp disk, 1966)

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8- henry grimes + hamid drake + david murrayblues of savannah – « live at the kerava jazz festival » (ayler, 2005)

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9- cecil taylor (avec henry grimes) – tales (8 whisps) – « unit structures » (blue note, 1966)
10- don cherry (avec henry grimes) – the thing – « where is brooklyn? » (blue note, 1969)
11- albert ayler (avec henry grimes) – our prayer – « live in greenwich village – the complete impulse recordings » (enr. 1965-1967 – dble cd: impulse!, 1998)
12- cecil taylor (avec henry grimes) – with (exit) – « conquistador » (blue note, 1967)

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13- i dm theft ablethis dusty erection lay’ midst peacock feathers – cassette « hangin’ flaccid like a wet lilac » (kraag, 2011)
14- blood stereo (= dylan nyoukis + karen constance) – the taking of the tonic – lp « your snakelike king » (pan, 2009)

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15- élodie (= timo van luijk + andrew chalk) – gouttes lumineuses – lp « échos pastoraux » (la scie dorée, 2011)
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MU
“deux heures de contrastes en musiques mutines et mutantes”
est l’émission radio que j’anime presque tous les dimanches de 20.30 à 22.30
sur radio campus bruxelles (92.1 mhz à bruxelles ou en streaming)
avec david mennessier (dj rupert pupkin), david zabala jarrin et jean-françois henrion.

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günter sommer, oliver schwerdt et friedrich kettlitz, dessinés, photographiés et… « discographiés »


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invité : guillaume maupin (cinéma nova) à l’occasion du concert de günter sommer, oliver schwerdt et friedrich kettlitz (cinéma nova – bruxelles – 15.01.11).

 
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P L A Y L I S T
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1- ulver eittlane – e.p. “a quick fix of melancholy” (jester / the end, 2003)
2- martiensgohome – [face en] – 25cm “mgh plays ulver” (kalinka vichy, 2011)
3- christina carter long last breath – double lp “lace heart” (enr. 2006 – root strata, 2009)

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4- bonzo dog band the equestrian statue – “gorilla” (snset, 1967)
5- allolo trehorn + the klezmaticspoem for karl marx – compilation “klezmer, 1993 n.y.c. – the tradition continues on the lower east side” (knitting factory, 1993)

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6- synopsis / ddr (sommer + gumpert + bauer + petrowsky) auf der elbe schwimmt ein rosa krokodil – “auf der elbe schwimmt ein rosa krokodil” (fmp, 1974)
7- leo smith + peter kowald + günter sommer gebr. loesch – lp “smith – kowald – sommer” (amiga, 1981)

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8- cecil taylor + günter sommer riobec 4 – “riobec” (fmp, 1989)

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9- euphorium freakestra schach für präpariertes klavier, pt.1 – “dal ngai” (euphorium, 2003)
10- euphorium freakestra noch nie worden schon, geimmert. – “dal ngai” (euphorium, 2003)

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11- euphorium freakestra die mitfühlende bühnenschaft – “dal ngai” (euphorium, 2003)

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12- euphorium freakestra dal ngai (seggelicht!) – “dal ngai” (euphorium, 2003)
13- euphorium freakestra + friedrich kettlitz – cd-r (collection particulière, 2005)

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MU
“deux heures de contrastes en musiques mutines et mutantes”
est l’émission radio que j’anime presque tous les dimanches de 20.30 à 22.30
sur radio campus bruxelles (92.1 mhz à bruxelles ou en streaming)
avec david mennessier (dj rupert pupkin), david zabala jarrin et jean-françois henrion.

 

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johan van der keuken (à gauche) et willem breuker (à droite)
sur la pochette du lp « 1967-1978 – music for his films » (bvhaast 015)

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« (…) la musique – ou peut être faudrait-il dire le son – m’a obsédé tout au long de ma vie. cela me poursuit comme un fantôme, comme une relation d’amour-haine, comme une maladie étrange.

le marchand de poissons de notre quartier criait constamment quelque chose que je n’arrivais pas à déchiffrer. une sorte de harangue pour vendre sa marchandise. ça me mettait dans tous mes états. les orgues de barbarie également. et les camions de pompiers.  j’habitais la zeeburgerdijk, à l’est [d’amsterdam] et quand il y avait le feu dans le quartier, on pouvait déjà entendre arriver le camion à hauteur du moulin. puis, il tournait au carrefour et le son enflait. s’il devait passer sous les voies du chemin de fer, le son changeait à nouveau. je trouvais ça particulièrement passionnant. je savais qu’il devait y avoir de la musique qui répondait à ces sons. et je devais apprendre à la connaitre. j’étudiais scrupuleusement le programme de la radio et si une émission tombait en journée et que ma mère n’était pas à la maison, je faisais l’école buissonnière. plus tard, j’allais écouter des disques à la bibliothèque. c’est comme ça que j’ai découvert edgar varèse, schönberg et les néerlandais tels que willem pijper.  toujours de la musique bizarre, déviante. c’étaient les moments les plus excitants de mon encore jeune existence (…) »

(willem breuker, extrait d’une interview de 2008 au journal « vrij nederland » – traduction libre par mes soins)


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willem breuker est mort à amsterdam ce vendredi 22 juillet. l’occasion de lui rendre hommage en republiant ici un article écrit il y a deux ans sur sa complicité créatrice avec le cinéaste documentaire johan van der keuken :


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alfred hitchcock et bernard hermann, federico fellini et nino rota, jacques demy et michel legrand, tim burton et danny elfmann… si dans le domaine du cinéma de fiction, les binômes réalisateur / musicien caractérisés par une grande fidélité dans leur relation de travail et des parcours créatifs communs sur le long terme sont fréquents, il en va tout autrement des cinéastes documentaires… sûrement déjà, en grande partie, parce qu’un double demi-mensonge (ou un double raisonnement biaisé) maintient les cinémas dits “du réel” et les musiques de film à l’écart l’un de l’autre: les premiers seraient par nature les champs irréductibles du vrai ; les secondes seraient par excellence l’un des principaux stratagèmes de la manipulation des affects et des sentiments des spectateurs… le pan du cinéma documentaire qui se passe de toute musique (où cantonne celle-ci au seul générique de début ou de fin) est ainsi plus important que le pan équivalent du cinéma de fiction et, dans les autres cas, proportionnellement au traitement de défaveur médiatique qui est encore réservé à ce cinéma, les compositeurs de musiques de documentaires voient plus rarement leurs compositions éditées en cd et leur travail médiatisé… personnellement, il y a cependant deux de ces nœuds de complicité entre un filmeur du réel et un homme du son qui me viennent à l’esprit ; deux couples où le musicien évolue dans les sphères des musiques improvisées d’après le free-jazz, d’ailleurs: robert kramer et le contrebassiste barre phillips (quatre films en commun de 1980 à 1999 – si kramer n’était pas mort alors, il y a fort à parier qu’il y aurait eu d’autres rencontres entre leurs deux univers) et, surtout, johan van der keuken et le clarinettiste, saxophoniste et chef de bande willem breuker. de “een film voor lucebert” en 1966-67 à animal locomotion en 1994, ce ne sont pas moins d’une petite douzaine de films de van der keuken que breuker aura, en trente ans de parcours commun avec son complice-cinéaste, entrelardé de ses sons.

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terreau fertile de l’épanouissement entrelacé de ces deux créateurs il y a d’abord une sensibilité politique partagée. en 1966, un jeune willem breuker de vingt-deux ans atteint la finale – télévisée – d’un concours de jazz avec sa pièce litanie voor de 14de juni. ce jour-là, de très violents affrontements avaient opposé à amsterdam la police et des manifestants – ouvriers du bâtiment et jeunes radicaux du mouvement “provo” – suite à la mort accidentelle d’un ouvrier lors d’une manifestation la veille (13 juin). “je n’étais pas vraiment un ‘provo’ mais ces événements se produisaient devant moi et ils se produisaient aussi déjà à une époque où il n’y avait pas encore de ‘provos ‘. je me sens encore concerné par les provos à cause de la façon dont vont les choses… quand je vois des mendiants dans la rue, j’ai affaire avec la société toute entière et ma musique aussi a affaire avec ça, même si je ne traduis pas mes idées politiques en musique” (willem breuker, coda n°160 – avril 1978, cité par françoise et jean buzelin in “willem breuker”, éditions du limon, 1992). des mouvements de politisation de la jeunesse à la rencontre desquels johan van der keuken partira en 1968 pour son film de tijdsgeest” [l’esprit du temps, 1968].

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mais, surtout, si les deux hommes se sont si bien entendus, c’est probablement aussi parce que dans leurs domaines respectifs, ils étaient tous deux des “esprits débordants”, deux pieuvres aux nombreuses tentacules partant à l’exploration de l’inconnu qui les environnait, totalement incapables de rester sagement engoncés dans les carcans des rôles qu’on aurait voulu les voir tenir. johan van der keuken était un photographe et un cinéaste et en tant que cinéaste, n’hésitait nullement à faire s’entrechoquer, dans un même court ou moyen métrage, documentaire et mise en scène, point de vue personnel et thèse politique collective, enregistrement de la réalité et expérimentation de nouvelles formes de cinéma pour la raconter… bref, loin d’être timoré, c’était un documentariste en expansion, centripète, perméable… dans le champ de la musique, on peut presque dire la même chose de willem breuker: plus à l’aise dans la rue ou les théâtres que dans les clubs de jazz , un pied dans la radicalité du free jazz et un pied dans les musiques populaires (p.ex. son attirance pour les musiques de fanfares ou sa composition pour trois orgues de barbarie: “lunchconcert for three amsterdam street organs“, 1969)… “quand j’étais enfant, les orgues de barbarie étaient très répandus à amsterdam et je les entendais souvent… je m’y suis toujours intéressé. un jour, j’ai demandé aux types qui en jouaient dans la rue comment ça marchait. ils ne savaient pas. alors, je suis allé dans la boutique du type qui leur louait les orgues et il m’a dit exactement ce qu’il fallait faire” (w.b. – opus cit.).

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sans cette ouverture d’esprit et cet esprit d’expérimentation des deux hommes, il n’aurait sans doute jamais été possible à johan van der keuken (grand amateur de jazz qui pensait aussi son cinéma en termes de musique) d’écrire a posteriori: “ce qui m’a beaucoup enrichi dans le travail de willem breuker, c’est l’ancrage de la musique dans les qualités et les structures de tous les bruits et de tous les sons de la bande sonore elle-même. donc, la musique n’est pas quelque chose qui joue derrière les images ou sous les images, elle peut jouer devant les images et elle peut aussi s’ancrer ou se fondre dans une bande sonore déjà montée“. ou encore: “lors du mixage, j’essaie souvent de dresser la musique contre la voix en la poussant au maximum de sa puissance, c’est-à-dire jusqu’au seuil où la voix deviendrait inaudible. la musique s’affirme donc dans mes films avec une présence très forte, parfois déterminante dans le déroulement de l’action“. (johan van der keuken, éditions vidéo ciné troc 1985).

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emballé dans une pochette immonde (qui ne sera pas reproduite ici), un double cd reprend le lp qui en 1978 compilait les premières compositions de breuker pour van der keuken, en le complétant des compositions plus récentes pour les films de meester en de reus [le maître et le géant, 1980], “de weg naar het zuiden” [vers le sud, 1980-81], “i love $” [1986] et on animal locomotion” [1994]. on citera la très émotionnelle composition pour cris de mouettes et section de cordes du gewestelijk orkest de beauty, les chassés-croisés saxophone-hautbois-contrebasse-batterie du triptyque for you – woman – spanish song pour le film de 1967 sur le poète lucebert… mais la vraie merveille de ce disque réside dans la longue, et lente, plainte pour pianos et trombone de la waddenzee suite pour de plate jungle” [la jungle plate, 1978]. onze minutes de pur bonheur!

philippe delvosalle
avril – mai 2008

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> lien 1 [extrait de “lucebert, tijd en afscheid” de j.v.d.k]
> lien 2 [willem breuker présente sa collection de disques en 1994]
> lien 3 [conférence – en néerlandais – de w.b. sur sa vision du jazz, en 2003]
> lien 4 [bertolt brecht / hans eisler / gisela may / willem breuker]

johan van der keuken (à gauche) et willem breuker (à droite)
sur la pochette du lp « 1967-1978 – music for his films » (bvhaast 015)

« (…) la musique – ou peut être faudrait-il dire le son – m’a obsédé tout au long de ma vie. cela me poursuit comme un fantôme, comme une relation d’amour-haine, comme une maladie étrange.

le marchand de poissons de notre quartier criait constamment quelque chose que je n’arrivais pas à déchiffrer. une sorte de harangue pour vendre sa marchandise. ça me mettait dans tous mes états. les orgues de barbarie également. et les camions de pompiers.  j’habitais la zeeburgerdijk, à l’est [d’amsterdam] et quand il y avait le feu dans le quartier, on pouvait déjà entendre arriver le camion à hauteur du moulin. puis, il tournait au carrefour et le son enflait. s’il devait passer sous les voies du chemin de fer, le son changeait à nouveau. je trouvais ça particulièrement passionnant. je savais qu’il devait y avoir de la musique qui répondait à ces sons. et je devais apprendre à la connaitre. j’étudiais scrupuleusement le programme de la radio et si une émission tombait en journée et que ma mère n’était pas à la maison, je faisais l’école buissonnière. plus tard, j’allais écouter des disques à la bibliothèque. c’est comme ça que j’ai découvert edgar varèse, schönberg et les néerlandais tels que willem pijper.  toujours de la musique bizarre, déviante. c’étaient les moments les plus excitants de mon encore jeune existence (…) »
(willem breuker, extrait d’une interview de 2008 au journal « vrij nederland » – traduction libre par mes soins)

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willem breuker est mort à amsterdam ce vendredi 22 juillet. l’occasion de lui rendre hommage en republiant ici un article écrit il y a deux ans sur sa complicité créatrice avec le cinéaste documentaire johan van der keuken :


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alfred hitchcock et bernard hermann, federico fellini et nino rota, jacques demy et michel legrand, tim burton et danny elfmann… si dans le domaine du cinéma de fiction, les binômes réalisateur / musicien caractérisés par une grande fidélité dans leur relation de travail et des parcours créatifs communs sur le long terme sont fréquents, il en va tout autrement des cinéastes documentaires… sûrement déjà, en grande partie, parce qu’un double demi-mensonge (ou un double raisonnement biaisé) maintient les cinémas dits “du réel” et les musiques de film à l’écart l’un de l’autre: les premiers seraient par nature les champs irréductibles du vrai ; les secondes seraient par excellence l’un des principaux stratagèmes de la manipulation des affects et des sentiments des spectateurs… le pan du cinéma documentaire qui se passe de toute musique (où cantonne celle-ci au seul générique de début ou de fin) est ainsi plus important que le pan équivalent du cinéma de fiction et, dans les autres cas, proportionnellement au traitement de défaveur médiatique qui est encore réservé à ce cinéma, les compositeurs de musiques de documentaires voient plus rarement leurs compositions éditées en cd et leur travail médiatisé… personnellement, il y a cependant deux de ces nœuds de complicité entre un filmeur du réel et un homme du son qui me viennent à l’esprit ; deux couples où le musicien évolue dans les sphères des musiques improvisées d’après le free-jazz, d’ailleurs: robert kramer et le contrebassiste barre phillips (quatre films en commun de 1980 à 1999 – si kramer n’était pas mort alors, il y a fort à parier qu’il y aurait eu d’autres rencontres entre leurs deux univers) et, surtout, johan van der keuken et le clarinettiste, saxophoniste et chef de bande willem breuker. de “een film voor lucebert” en 1966-67 à animal locomotion en 1994, ce ne sont pas moins d’une petite douzaine de films de van der keuken que breuker aura, en trente ans de parcours commun avec son complice-cinéaste, entrelardé de ses sons.

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terreau fertile de l’épanouissement entrelacé de ces deux créateurs il y a d’abord une sensibilité politique partagée. en 1966, un jeune willem breuker de vingt-deux ans atteint la finale – télévisée – d’un concours de jazz avec sa pièce litanie voor de 14de juni. ce jour-là, de très violents affrontements avaient opposé à Amsterdam la police et des manifestants – ouvriers du bâtiment et jeunes radicaux du mouvement “provo” – suite à la mort accidentelle d’un ouvrier lors d’une manifestation la veille (13 juin). “je n’étais pas vraiment un ‘provo’ mais ces événements se produisaient devant moi et ils se produisaient aussi déjà à une époque où il n’y avait pas encore de ‘provos ‘. je me sens encore concerné par les Provos à cause de la façon dont vont les choses… quand je vois des mendiants dans la rue, j’ai affaire avec la société toute entière et ma musique aussi a affaire avec ça, même si je ne traduis pas mes idées politiques en musique” (willem breuker, coda n°160 – avril 1978, cité par françoise et jean Buzelin in “willem breuker”, éditions du limon, 1992). des mouvements de politisation de la jeunesse à la rencontre desquels johan van der keuken partira en 1968 pour son film de tijdsgeest” [l’esprit du temps, 1968].

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mais, surtout, si les deux hommes se sont si bien entendus, c’est probablement aussi parce que dans leurs domaines respectifs, ils étaient tous deux des “esprits débordants”, deux pieuvres aux nombreuses tentacules partant à l’exploration de l’inconnu qui les environnait, totalement incapables de rester sagement engoncés dans les carcans des rôles qu’on aurait voulu les voir tenir. johan van der keuken était un photographe et un cinéaste et en tant que cinéaste, n’hésitait nullement à faire s’entrechoquer, dans un même court ou moyen métrage, documentaire et mise en scène, point de vue personnel et thèse politique collective, enregistrement de la réalité et expérimentation de nouvelles formes de cinéma pour la raconter… bref, loin d’être timoré, c’était un documentariste en expansion, centripète, perméable… dans le champ de la musique, on peut presque dire la même chose de willem breuker: plus à l’aise dans la rue ou les théâtres que dans les clubs de jazz , un pied dans la radicalité du free jazz et un pied dans les musiques populaires (p.ex. son attirance pour les musiques de fanfares ou sa composition pour trois orgues de barbarie: “lunchconcert for three amsterdam street organs“, 1969)… “quand j’étais enfant, les orgues de barbarie étaient très répandus à amsterdam et je les entendais souvent… je m’y suis toujours intéressé. un jour, j’ai demandé aux types qui en jouaient dans la rue comment ça marchait. ils ne savaient pas. alors, je suis allé dans la boutique du type qui leur louait les orgues et il m’a dit exactement ce qu’il fallait faire” (w.b. – opus cit.).


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sans cette ouverture d’esprit et cet esprit d’expérimentation des deux hommes, il n’aurait sans doute jamais été possible à johan van der keuken (grand amateur de jazz qui pensait aussi son cinéma en termes de musique) d’écrire a posteriori: “ce qui m’a beaucoup enrichi dans le travail de willem breuker, c’est l’ancrage de la musique dans les qualités et les structures de tous les bruits et de tous les sons de la bande sonore elle-même. donc, la musique n’est pas quelque chose qui joue derrière les images ou sous les images, elle peut jouer devant les images et elle peut aussi s’ancrer ou se fondre dans une bande sonore déjà montée“. ou encore: “lors du mixage, j’essaie souvent de dresser la musique contre la voix en la poussant au maximum de sa puissance, c’est-à-dire jusqu’au seuil où la voix deviendrait inaudible. la musique s’affirme donc dans mes films avec une présence très forte, parfois déterminante dans le déroulement de l’action“. (johan van der keuken, éditions vidéo ciné troc 1985).


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emballé dans une pochette immonde (qui ne sera pas reproduite ici), un double CD reprend le LP qui en 1978 compilait les premières compositions de breuker pour van der keuken, en le complétant des compositions plus récentes pour les films de Meester en de reus [le maître et le géant, 1980], “de weg naar het zuiden” [vers le sud, 1980-81], “i love $” [1986] et on animal locomotion” [1994]. on citera la très émotionnelle composition pour cris de mouettes et section de cordes du gewestelijk orkest de beauty, les chassés-croisés saxophone-hautbois-contrebasse-batterie du triptyque for you – woman – spanish song pour le film de 1967 sur le poète lucebert… mais la vraie merveille de ce disque réside dans la longue, et lente, plainte pour pianos et trombone de la waddenzee suite pour de plate jungle” [la Jungle plate, 1978]. onze minutes de pur bonheur!

philippe delvosalle
avril – mai 2008

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> lien 1 [extrait de “lucebert, tijd en afscheid” de j.v.d.k]
> lien 2 [willem breuker présente sa collection de disques en 1994]
> lien 3 [conférence – en néerlandais – de w.b. sur sa vision du jazz, en 2003]

> lien 4 [bertolt brecht / hans eisler / gisela may / willem breuker]

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un bon de commande des disques esp, datant d’une époque où ceux-ci de même que la poste et les facteurs étaient encore bel et bien réels et  n’avaient pas encore entamé leur phase de dématérialisation. plus quelques pochettes de disques marquants du catalogue (et, en dernière ligne, quelques pochettes récentes du renouveau du label à partir de 2005… ).

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!!! ‘ S P O I L E R   A L E R T ’ !!! : peut-être ne pas lire les deux paragraphes suivants (si vous comptez assister au RDV ESP-DISK’ de ce vendredi 29 janvier… )

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« (…)
– clifford allen : you got involved with being an artists’ rights lawyer, right?

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– bernard stollman :
i fell into it — it wasn’t something that i started out to do. my job as a beginning lawyer was an unpaid gofer position in the office of a new york city lawyer whom i knew from law school days, florynce r. kennedy. i was with her very briefly, perhaps two months, but during that time her clients included the estates of charlie parker and billie holiday, so i met the individuals who were involved— louis mckay, billie holiday’s widower, and doris parker, the ostensible last wife of charlie parker. through those connections, i became aware of that sector of music. jazz was just a word to me then — this was about 1960. i gravitated toward broadway and 52nd street where black songwriters congregated. they came from all over america, and they all knew they had something going there. they wrote for jackie wilson, elvis presley, frank sinatra; they wrote for everyone. otis blackwell, who wrote some of elvis presley’s biggest hits, and i worked together briefly, but there was a whole coterie of people there, and i started to learn music publishing. i did some copyright work for them — filed songs and started little publishing companies — but then i concluded that the music was not that attractive to me. the crowd was so agile and opportunistic, that i couldn’t keep up with them — they were wild. i didn’t fit with them at all.

/
i started helping black musicians involved with improvisational music — the late cal massey, randy weston — i became acquainted with that community very gradually. the word got out among the most desperate of the musicians’ community that i would help them with their problems if i could. a young woman came to me who was a choreographer, a very lovely woman, and she said « i understand you’re helping musicians ». i said yes, i am sympathetic to their struggles, and she said « why aren’t you helping ornette and cecil? ». i remember i said « ornette and cecil who? ». she was aghast, « they’re the princes of modern music and you don’t know them? that’s just terrible. look, i’ve talked to them about you, and they both want you to manage them. (…) »

> suite de la longue interview de bernard stollman – fondateur d’esp disk’ – par clifford allen sur le site allaboutjazz

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fondé à new york, au deuxième tiers des années soixante, par l’avocat bernard stollman, le label esp disk’ tire plus son nom des trois premières lettres de la langue universelle utopique qu’est l’esperanto (la première sortie du label, ni kantu en esperanto, est une méthode d’apprentissage de cette langue sous forme de chansons) que de l’extra sensory perception chère aux psychologues cognitifs des années soixante.

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Si esp disk’ fut assurément un espace de liberté et d’expérimentation (cfr. les deux fameux slogans repris sur la plupart des pochettes : « the artists alone decide what you will hear on their esp sisk » et « you never heard such sounds in your life »), au contraire de l’esperanto cette utopie-ci ne s’est pas construite par l’uniformisation et le nivellement des particularismes et des différences. animé par un activisme musical frénétique, le label indépendant publia quarante-cinq albums durant ses dix-huit premiers mois d’existence. et, on y retrouve côte-à-côte deux formes musicales liées à deux pans de la contestation sociale et politique d’un pouvoir américain encore raciste dans ses ghettos et encore impérialiste hors de ses frontières (en particulier, à l’époque, au vietnam). c’est par l’irrépressible besoin commun de crier son indignation – à voix nue ou via un saxophone ou un ampli de guitare – et d’inventer un autre monde possible, que le free jazz d’albert ayler, ornette coleman, sun ra, henry grimes et consorts n’est pas si déconnecté qu’une écoute bornée ou superficielle pourrait nous le faire croire du freak folk des fugs ou des holy modal rounders ou du proto-punk des godz,…

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dans le cadre des rdv de la médiathèque de bruxelles-centre
« esp disk’ »
gros plan par… moi-même…
ce vendredi 29 janvier 2010 – 19h30 – gratuit

passage 4402 218 44 27 (réservation encouragée)

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